Le tambour parleur sacré Djidji Ayôkwé, emporté en France il y a plus d’un siècle durant la période coloniale, est désormais de retour en Côte d’Ivoire. Avant sa présentation officielle au public, le journaliste-écrivain Venance Konan nous invite à nous approprier nos cultures.
Tradition et modernité
Le Djidji Ayôkwé, notre tambour parleur sacré emmené en France depuis plus d’un siècle est de retour sur ses terres. Il est en train de se réacclimater avant de faire son apparition au grand jour. En attendant, j’ai suivi des réactions publiées par certaines personnes sur les réseaux sociaux, qui s’interrogeaient sur l’utilité de s’attacher encore à ce genre d’objet, à l’heure de l’intelligence artificielle, des téléphones portables qui permettent de parler et de voir son interlocuteur même s’il se trouve à l’autre bout du monde, au moment où certaines personnes cherchent à s’installer sur la planète Mars.
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En gros, à quoi cela sert-il de chercher à s’accrocher encore à ces objets de la tradition à l’heure de la modernité ? Je crois que la grosse erreur est d’opposer tradition et modernité, de les considérer comme antinomiques, s’excluant mutuellement. Ce que nous ne réalisons pas, est que ce que nous appelons la modernité n’est rien d’autre que l’évolution du mode de vie traditionnel du monde européen. Les Européens ne se sont pas dit à un moment de leur histoire qu’ils sont désormais devenus modernes, et que par conséquent ils abandonnent leur mode de vie traditionnel.
Leurs façons de s’habiller, de manger, de se comporter à tous les moments de la vie aujourd’hui, leur technologie, sont juste le résultat de l’évolution de leurs traditions et coutumes, de leurs pratiques. Et ils conservent toujours des traces de ce qu’ils étaient. C’est ce que nous trouvons dans leurs musées. Et s’ils les fréquentent régulièrement, c’est parce qu’ils restent toujours attachés à ce qu’ils étaient. Ils ne rejettent absolument pas ce qu’ils avaient été. Cela leur permet de mesurer le chemin qu’ils ont parcouru.
Notre grand malheur à nous est que lorsque nous avons rencontré la culture européenne, nous avons décidé, volontairement ou non, de renier complètement ce que nous étions. Et nous avons cru que vivre selon les codes européens était être moderne, modernité que nous opposons jusqu’à ce jour à nos propres codes. On pourrait imputer cela à la violence de la colonisation. Nous ne sommes plus colonisés aujourd’hui. Un des effets collatéraux de la colonisation est de nous avoir ouvert à la culture occidentale. Cela aurait été une immense richesse pour nous si nous avions réussi à ajouter cette culture à la nôtre. Si la plupart des pays asiatiques sont si en avance sur les autres, c’est justement parce qu’ils ont réussi à ajouter ce qu’il y avait de positif dans la culture occidentale aux leurs.
Nous par contre, nous nous sommes terriblement appauvris en rejetant nos traditions ou en les marginalisant, en croyant pouvoir devenir des Occidentaux ou des Arabes. Nous n’avons pas compris que ce qui a fait la force de l’Europe, c’est d’avoir toujours emprunté aux autres cultures des éléments pour enrichir la sienne. Elle a pris chez les Africains depuis les temps des Grecs et des Romains avec l’Egypte antique et le pourtour méditerranéen, chez les Arabes, chez les Asiatiques, chez tous les peuples qu’elle a dominés. L’Africain s’est tellement méprisé qu’il n’a pas vu ce que le monde occidental lui avait pris pour enrichir sa culture.
Rien que dans les arts plastiques, Picasso n’a jamais caché à quel point les masques africains, ivoiriens plus précisément, ont influencé son inspiration. Au niveau musical, personne ne peut nier l’influence du blues, musique essentiellement noire, dans la musique occidentale moderne. Et si l’Europe rechigne à nous rendre les centaines de milliers d’objets qu’elle nous a dérobés, il y a nécessairement une raison. Et l’un des plus grands musées d’art africain au monde se trouve au Vatican. Quand les chrétiens d’Afrique rejettent les objets propres à leur culture parce qu’ils seraient démoniaques, le Vatican qui se veut l’ambassade de Dieu sur terre, les récupère et les conserve.
« Soyez vous-mêmes. Les autres sont déjà pris », recommandait Oscar Wilde. Restons nous-mêmes. Nous avons beaucoup à apporter aux autres, sans qu’ils aient besoin de venir nous piller. Réapproprions-nous nos cultures. C’est notre richesse que nous pouvons partager avec les autres. Nous considérions comme une coquetterie que nos enfants ne parlent pas nos langues. C’était une grave erreur. Qu’ils parlent ici le français avec l’accent français ne fera jamais d’eux des Français. Ils resteront des êtres déracinés. Et il n’y a rien de plus malheureux qu’un être sans racines. Alors encore une fois, bon retour au Djidji Ayôkwé, qui va nous réconcilier avec nous-mêmes. Si nous le voulons.
Venance Konan
NDLR : Le titre et l’introduction sont de la rédaction
























